dimanche 16 mars 2014

Bruno Mathon - La traversée du dessin en solitaire























La traversée du dessin en solitaire

Un jour d’avant printemps, ce devait être en 2004, Bruno Mathon nettoya ses pinceaux et les rangea dans ces grands pots transparents qui semblent ne plus avoir d’âge et qui se trouvent à gauche lorsque vous passez la porte de l’atelier. Il remit ses crayons au tiroir du petit meuble à dessin. Les carnets, il les fit disparaitre dans un coin de bureau où il les laissa s’envoler, je ne sais. Bruno Mathon parle peu en ce moment décisif pour son cheminement personnel, ce tournant qui n’a pas de nom, si ce n’est pour témoigner que l’emprise de l’image et sa contrainte qui accaparèrent l’artiste des décennies durant, sont maintenant comme un voyage passé. Ce que je sais en revanche c’est qu’il s’arrêta de peindre pendant une année. Cela peut paraitre fort court une année. Douze mois, quatre saisons, avec les grandes inquiétudes et les petites certitudes qui vous entourent, les doutes qui parfois vous habitent, les aléas du quotidien, quelques fêtes, des rires, un peu de larmes. Et voilà l’année faite. Mais lorsque vous avez 40 ans de peinture derrière vous, lorsque vous avez tenté de résoudre l’équation de chaque tableau comme Bruno Mathon l’a tenté, des heures durant, jusqu’à la nuit tombée, et plus encore, cela peut paraitre très long, très. Un temps suspendu dans le cours du temps lui-même, et dont on ne sait s’il aura un après. Il y eut pourtant quelque chose de nouveau, quelque chose d’autre plutôt que rien. La scène se passe sur un bord de mer, dans le Cotentin. C’est l’été. Comme Bruno Mathon va nager en solitaire (j’allais écrire : navigant), son regard est soudain frappé par le reflet de la lumière solaire sur l’eau, délimitant un espace restreint, traçant une fine ligne discernable de celle de l’horizon ou celle transversale de la mer. Cette ligne tournoie, cette ligne serpente. Comment montrer cela sans le représenter ? Et cette lumière ? Est-ce possible ? De ce questionnement et de son en avant, un premier ensemble de 78 dessins à la mine de plomb, très vite suivi d’un second nommé « Aurore », devait surgir. Puis la suite, tel le ressac, déferla sur le rivage au rythme frénétique de plusieurs dessins par semaine, voire d’un par jour, jusqu’au jour d’aujourd’hui où il s’imposent et se saisissent de celui qui les regarde avec la force et l’évidence de l’axiome et ce qu’ils recèlent d’énigmatique. Évidence car nous sommes-là face au tout autre, avec la prémonition d’un incommensurable. Énigmatique, comme la présence – celle même de l’existence et de l’art – d’un en deçà du langage et d’un dessin dénué de toute fonction, hors des sentiers battus, réfractaire s’il en est quoique par désintéressement, donc, pour l’essentiel, étranger à l’interprétation…
« La conquête d’un être autre, d’un double imaginaire, d’un corps formel, est un voyage, le voyage d’une vie. Donner la présence sans la narration, donner la vie dans son déroulement, voilà la gageüre de la peinture et du dessin. J’ai voulu l’image suspendue dans un temps inconnu, mais celle-ci m’a empêché de danser. Elle se voulait maitresse du jeu, elle insistait tant sur son absolue utilité qu’un jour je lui ai dit : va t’en. Avec elle sont sorties l’histoire et la représentation. La peinture et le dessin volubiles, fous de bonheur, ont alors parlé. Enfin débarrassés de cette fichue gêneuse, la ligne pouvait danser, la couleur chanter, la matière faire son nid »

Lucas Hees, extrait du texte du catalogue "Hoge"




Interview Bruno Mathon par lepavillonturquoise