dimanche 26 mai 2013

Serge Sautreau, La filière Esquiros

La filière Esquiros, Serge Sautreau

De Serge Sautreau, auteur trop méconnu d’Aïscha, La séance des 71 ou de L’Antagonie (tous publiés chez Gallimard), les éditions Impeccables publient, à côté de la réédition du Gai Désastre devenu introuvable, un inédit : La filière Esquiros.

On se souvient peut-être de la manière dont Philippe Muray avait brièvement radiographié l’individu  en quelques passages de son XIXème siècle à travers les âges. L’optique utilisée par Serge Sautreau est toute autre mais pas moins intéressante.
Présentée, dans le texte liminaire, comme une première compilation de textes d’auteurs plagiaires ou pilleurs d’Esquiros lui-même, le livre se présente comme une série de courts récits accompagnés d’une notice qui en dévoile les auteurs et les circonstances. De tous ces textes, Sautreau est bien évidemment le véritable auteur et s’amuse en dévalisant allègrement à son tour ces dévaliseurs.

On pourrait croire qu’en quatorze textes non dénués d’humour, qui tracent, en quelque sorte, une généalogie sauvage, il tente de réparer l’injustice faite à Esquiros en démasquant ces pilleurs pour les transformer en projecteurs dont la lumière illuminerait  à rebours ce qu’ils avaient voulu laisser dans l’ombre.
Ce serait se tromper que de croire que la propriété (ou sa reconnaissance) puisse être le moteur d’un livre qui, justement, en fait exploser le cadre. Et la dernière nouvelle, poussant le mécanisme à son comble, ajoute un dernier et non-définitif pétard à ce travail de sape. Sautreau, dans la notice qu’il propose, y refuse de nommer l’auteur de cette usurpation d’identité (celui qui a écrit le texte se faisant passer pour Esquiros lui-même) qui « invente son inexistence pour mieux lui rendre la parole ». Or, cet auteur inconnu qu’il se refuse à nommer, c’est évidemment Sautreau lui-même.

À lire ces textes les uns derrière les autres, on est vite pris d’un vertige. La virtuosité du style mais surtout de la pensée est telle que celui qui lit, renvoyé sans violence mais sans halte, dans l’incessant jeu de miroir des plagiats et des palimpsestes, des auteurs cachés et des manifestes, d’une présence insaisissable à une absence qui travaille, en vient bientôt à perdre le sens même de cette identité : celle de celui qui écrit comme peut-être de la sienne. Tout comme le plagiat lui-même finit par disparaître dans cette expérience de transparence à quoi nous invite l’auteur, l’identité de « ce » qui écrit est la « victime à blanc «  de l’action même d’écrire.
Chacun des textes devient en effet l’occasion d’une nouvelle démonstration reprise à chaque fois depuis un autre point du temps et de l’espace et qui suggère en sapant ses propres mots : l’identité n’existe pas, l’identité n’est que le nomadisme immobile d’un je suis « de pure équivoque » dans l’infinie multitude des individus. De cette démonstration implacablement « racontée », monte l’inévitable corollaire (pas même conséquence et on comprendra immédiatement pourquoi) : le temps n’existe pas, le temps n’est qu’un suspens infini de l’instant en lui-même.
Sautreau joue de tout cela en maître et livre ici un objet d’une clarté si grande que l’obscurité elle-même peut s’y réfugier, tout comme le lecteur car, si cultivé soit-il, le livre lui reste pourtant toujours ouvert.

Décédé récemment, Serge Sautreau était un homme d’une richesse incomparable, non pas matérielle évidemment, mais métaphysique et pneumatique. Il en était d’autant plus discret. Comme ces gnostiques de Haute-Egypte dont il parle dans Les damnés de l’Arc-en-Ciel, le nom sous lequel il priait en écrivant n’était pas celui qu’on lui prêtait. Aussi est-il impossible de terminer ce compte-rendu autrement que par ces lignes tirées du dernier texte : « Plus tard, dans la confusion des compte-rendus et des mémoires, on expliquera gravement qui j’étais ».

(9 – 10 mars 2012).

La filière Esquiros, Serge Sautreau
Editions Impeccables
Nouvelles
112 pages, 17 euros