lundi 17 décembre 2012

Michel Leiris, Haut Mal

Haut mal (suivi de Autres lancers) regroupe sans doute l'essentiel de l'oeuvre en vers de Michel Leiris, plus volontiers considéré comme l'auteur d'une œuvre autobiographique singulière et exigeante ou comme écrivain ethnologue que comme poète.
Regroupés en 1969 pour la collection Poésie / Gallimard, avec une belle préface d'Alain Jouffroy, ces poèmes s'étendent de 1924 à 1968, des premiers écrits automatiques de la période surréaliste aux vers plus tenus écrits en 1968 à La Havane.
Comment parler de la poésie de Michel Leiris ? Je lis, je m'arrête, je réfléchis, je cherche une entrée. Je ne trouve pas. Écrire sur la poésie est toujours difficile et celle de Leiris ne déroge pas à la règle. Sans doute faut-il toujours passer par l'auteur pour se glisser entre les mots et parvenir à leur faire rendre une lumière qui les éclairent en retour. En ce sens, la préface d'Alain Jouffroy est plus que salutaire, elle est juste. Jouffroy a été l'ami de Leiris, il connaît l'homme comme il connaît l'oeuvre (pas seulement poétique) et sa préface parvient non seulement à saisir et placer ces poèmes dans la perspective de l'ensemble de l'oeuvre de Leiris mais surtout à faire sentir combien la poésie est autre chose que la simple juxtaposition de mots, autre chose que du langage écrit disposé de telle ou telle façon. Non que la poésie ne soit pas aussi cela mais sa  réduction à une pure question de style ou à de seules considérations formelles ne rend pas compte de ce que Leiris lui-même visait en comparant la littérature à la tauromachie dans la préface à L'Âge d'homme. La corne du taureau, elle est partout sensible dans ce volume et cela bien que des premiers poèmes des années 20 où le vers trouve par éclairs imprévisibles la coïncidence avec une vision sortie du rêve (ainsi les premiers vers de Légende : « Aujourd'hui les portes s'agitent / les serrures ne dorment pas tranquilles dans leur obscurité / plus calme qu'une mer d'huile ») à ceux de La rose du désert par exemple (qui datent de 1939 – 1940), la langue de Leiris change. Si l'automatisme du surgissement des images paraît conservé, c'est la « direction globale » du poème qui, d'une certaine façon, se trouve plus contrôlée. Les poèmes deviennent des sortes d'explosions ou de geysers conduits. Leiris est devenu l'aurige de sa propre déflagration, de la déflagration de sa vie dans ses mots, activité proche de l'ivresse où celui qui, apparemment, « conduit » finit par se reconnaître étranger. Le poème Un étranger de la légion en donne une idée : « Décaper l'acier de la vie / ressusciter l'éclair des primitives déflagrations // Je suis saoul comme un légionnaire // légionnaire du silence / dont l'air totalement inerte / est l'unique drapeau ».
La poésie de Leiris suit la vie de Leiris. Elle s'épuise dans le désert d'une existence qu'elle gratte jusqu'au vide et dont tout ce qui entoure le poète devient l'image, puis les poèmes se font plus courts, plus secs. Dénuement, dépouillement ou tarissement ? Un peu de tout ça sans doute. Seule la fête cubaine à la fin des années 60 semble redonner un souffle plus large à sa poésie qui s'était  réfugiée dans une avarice voulue : « M'alléger / me dépouiller // réduire mon bagage à l'essentiel // Abandonnant ma longue traîne de plumes / de plumages / de plumetis et de plumets // devenir oiseau avare / ivre du seul vol de ses ailes » (Avare). Il y a chez Leiris une volonté de dénuement qui le transporte, au nom d'une lucidité, d'un refus de se payer de mots, tout au bord d'un vide existentiel qui l'amènera jusqu'à la tentation du suicide. Arrivé sur cette rive, l'auteur est tout à la fois auteur et victime, prêtre et offrande sacrificielle de l'opération (« Sueurs et cris sous le fer saisonnier / pratiquer en soi-même la culture sur brûlis / vouer son âme à l'écobuage » écrit-il dans Tropical). Ce mouvement n'a pourtant rien d'un assèchement, d'une anesthésie. Leiris est trop conscient, trop sensible à l'opéra pour ne pas sentir combien la vie elle-même pourrait être opéra si tout n'était pas qu'injustice ou servitude. Haut mal est une des réponses possibles (sans illusions) à l'impossibilité – chaque jour reconduite – de cet opéra.

(29 mars – 5 avril 2012)